Histoire courte : un homme en vacances est frappé par l’onde du désir et de la sensualité, et la communique partout où il passe…

Je suis en résidence à l’Hôtel de la plage pour le week-end. Après trois grilles de mots fléchés, j’en ai assez, je bouge. Je ferme la porte, doucement pour ne pas la réveiller, et je m’engage dans le long couloir blanc lumineux aux portes bleues.
Ils sortent de leur chambre au même moment. L’homme me croise en premier, il n’a pas de visage, je ne lui prête aucune attention. Elle… a la tête légèrement baissée en venant vers moi, ses longs cheveux roux sont maintenus par la pince d’un chignon rapide, sa chemise de soie vert d’eau sent l’homme et la vanille, on la croirait boutonnée de travers, pourtant non, c’est juste un problème d’ajustement, elle finit d’en glisser tous les pans dans son pantalon…

Juste quand elle relève la tête j’arrive à sa hauteur, le temps d’un pas l’un vers l’autre nous croisons nos regards, – c’est une beauté nue, agile –, et je suis confondu dans ce contraste vif entre la rougeur de ses pommettes et le blanc, ce blanc de ses yeux, si cru…Je suis alors frappé de plein fouet. Un grand choc mou. Une onde fluide de la densité de l’huile me traverse, elle a pris naissance dans ses yeux blancs simplement, ou bien dans le ventre chaud de son corps de femme peut-être, toujours est-il que la chose m’a pénétré et que j’en suis rempli, j’en déborde, je pulse de partout.

Il n’y a plus personne dans le couloir, heureusement, car j’enfle et je dégonfle à un rythme cardiaque, ce qui doit être terrifiant à voir. L’air autour de moi se compresse puis se détend, les murs blancs eux aussi s’écartent puis se contractent, j’ai le vertige.

J’accède à l’esplanade carrelée face à la mer par la porte de derrière. J’accueille avec bonheur sur mon visage une bouffée d’air salé, car le vent frais atténue le volume de mes boursouflures, j’en suis sûr. Parfait, maintenant je peux me promener sur la plage, tranquille, incognito.

Pas vraiment. En passant devant la carriole du marchand de glace, je sens la crème aussitôt fondre à mon contact malgré la distance, et dégouliner dans les pots. Je marche en chaussures sur le sable sec. Je n’ose pas les ôter. Je m’approche d’un troupeau de gamins qui font des pâtés, j’avais l’intention de les contourner, mais trop tard, je suis trop près ! Ils balancent soudain leurs pelles et leurs seaux, ôtent leurs culottes, et voilà douze petites paires de fesses rondes qui foncent en hurlant vers la marée montante pour se rouler dans les vaguelettes et projeter de hautes gerbes d’écume avec les pieds.

J’avance toujours. Un couple de vieillards installés sur une serviette biplace interprètent mon passage comme un signal. Ils se couchent sous le parasol à fleurs, roulent l’un sur l’autre, et glissent leurs mains dans leurs maillots élastiques à des endroits et selon des rythmes qui ne sont pourtant plus du tout de leur âge.

Le phénomène s’étend dangereusement. Là où je passe les couples se lèvent et se précipitent vers les cabines en bois, forcent la porte quand ils n’ont pas la clé, et font grand bruit à l’intérieur. Les célibataires, quant à eux, n’entendent pas le rester. Ils avisent une proie et se mettent en chasse. Le nombre de femmes qui poursuivent des hommes est très exactement égal au nombre d’hommes qui poursuivent des femmes. Score identique également pour les femmes qui poursuivent des femmes et les hommes qui poursuivent des hommes, mais ce nombre est vingt fois inférieur au précédent.

Tout cela me fatigue. Je m’assieds sur une bouée jaune échouée sur le sable mouillé, et, installé au centre de cette agitation hystérique, je laisse tourbillonner en spirale mes pensées brouillées. Je m’envole. En quelques secondes me paraît-il, mais elles ont dû durer des heures, le ciel devient rouge malgré l’absence de nuages, et le soleil plonge dans l’eau.

À marée descendante, je reviens doucement à une conscience sereine du lieu et de l’instant, pour m’apercevoir que je suis maintenant seul sur la plage à la tombée du jour. Les cabines sont vides, les enfants ont remballé leurs habits et leur matériel de jeu. On les fait dîner à l’heure qu’il est, et pour certains c’est déjà le coucher.

Les pulsations sous ma peau ont complètement disparu, je ne suis plus qu’un tonneau percé de trous. Pourtant, ma myopie s’est améliorée. Je vois tout très net. Miracle !

J’entre doucement dans la chambre. Elle dort encore. Il va absolument falloir que je la réveille cette fois. J’ai faim.

Bruno de l’Onde, écrit en 2009, à l’atelier d’Henri Gougaud.